jeudi 16 janvier 2014

Divagations sensées


Oui, bon, c’est vrai. Tout comme Albert Cohen dans « Belle du Seigneur », je commence sans savoir où je vais. Et je vais continuer par une banalité : « Il y a des jours avec et des jours sans ». Aujourd’hui c’est un jour sans.
D’abord je n’ai pas gagné au loto, et pourtant j’y croyais en ce vendredi 13. J’y croyais tellement que j’ai été étonnée de ne voir aucun de mes numéros apparaître sur le petit écran.
Qui a dit : « Pour réussir il faut y croire ». Eh bien je vais lui répondre par une banalité : « Certains sont nés pour gagner, d’autres pour transpirer ». Là je suis dans le vrai, et ne venez pas me dire que je me trompe. Si vous en êtes persuadés, donnez-moi la recette de la réussite en toute chose. J’ai entendu à la télé quelqu’un dire d’une personne qui venait de se faire mortellement agresser : « Tout lui réussissait ». Que devait penser la victime tandis que son meurtrier s’acharnait sur elle ?  « Je vais m’en sortir, ce n’est pas possible, d’ordinaire tout me réussit ».
J'espère que mon intro ne vous a pas laissé(e) de marbre !... Je continue.
J’étais donc persuadée de gagner le gros lot, de renflouer mon compte bancaire dans le rouge depuis dix ans, d’aider mes enfants, mes petits enfants, d’entretenir ma vieille maison sans calculer que ce mois-ci je remplace les gouttières, le mois prochain je ferai réviser ma vieille Toyota, l’an dernier j’ai dû acquérir de nouveaux radiateurs. Pauvre de moi. Mais ce qui me console c’est que je ne suis pas seule dans ce cas. Nous sommes nombreux, trop nombreux à nous reconnaître dans ce qui précède. Et encore, croyez-le ou non, nous sommes favorisés. Et oui ! Pire ceux qui n’ont pas de maison à entretenir, d’enfants à aider, de vieille voiture à réviser. J’ai quand même de la chance, à soixante quatorze ans je pète de santé. Figurez-vous que je cours encore sur la plage, je nage, je marche. Il n’y a que mes bras et mes épaules qui me jouent de mauvais tours. J’ai tellement travaillé !...
Vous devez vous demander quel devait être mon métier pour lancer une telle affirmation et posséder des mains aussi abîmées. Dire que j’ai lu qu’une femme est jugée sur la beauté de ses mains. Encore une ânerie. Il y a des mains qui n’ont jamais approché les lessives ni les détergents, des mains soignées, chouchoutées, caressées toute leur vie. Des ongles ravigotés, poncés, vernis. Et il y a des mains qui ne seront jamais belles et lisses. Les miennes  sont fripées, sèches, mais pas rêches. Bien au contraire, elles ont les paumes douces, prêtes pour une franche poignée, une caresse sur la joue d’un enfant, un lissage sur le dos d’un chat. J’aime caresser la fourrure des chats, surtout de mes chats. Figurez-vous qu’à la suite d’une chute j’ai eu le poignet droit fracturé (encore un qui est responsable de la mocheté de mes mains puisqu’il s’est consolidé de travers, ce qui donne à la main l’apparence d’une main rapportée). Pour en revenir à mon chat, ou plus exactement au bienfait de son pelage, tandis que la fracture de mon poignet se consolidait (même de travers) et me faisait souffrir, surtout la nuit, mon chat nommé Papatte puisque c’est une chatte, s’est allongée près de moi. J’ai posé mon poignet douloureux sur son pelage et, oh ! Miracle, la douleur s’est estompée. Depuis ce jour ma petite Papatte se couche près de moi et j’en ressens un énorme bienfait. Tant pis pour ceux qui n’aiment pas les chats.
Pour en revenir à mes mains, elles ont une mémoire, celle des nombreuses lessives qu’elles ont dû effectuer. Non par choix, mais par obligation. Pour vous en parler, je ne sais par où commencer. J’imagine, à juste titre, que vous raconter ma vie ne va pas vous plaire ; je ne suis ni une sainte, ni un grand personnage. Je vous laisse le choix de m’accompagner ou de me quitter. A votre guise.
Si je commence cela ne peut être que par un commencement, c’est-à-dire le début de ma vie et même en deçà.
Je ne souhaite à personne de naître dans les conditions dans lesquelles je suis venue au monde.
« En septembre 1939, le 18 à 1H. Je suis tombée en plein dedans, dans la deuxième guerre mondiale s’entend, et un lundi à 1H, quelle blague, Dans un petit village perdu dans les montagnes corses, d’une mère infirme et diminuée, d’un père absent sitôt l’acte consommé. J’ai vécu les quatre premières années dans un chaleureux bonheur, adorée de ma mère et d’une de ses tantes à qui elle avait été confiée par mes grands parents demeurés en Tunisie. Ma mère avait contracté la méningite à l’âge de 18 mois et ils l’avaient envoyée en Corse chez tante Jeanne, sans jamais plus s’en occuper.
Les souvenirs de ma petite enfance se sont lovés dans ma mémoire jusqu’au jour maudit où un avion de guerre (dont parait-il l’appartenance n’a jamais clairement été déterminée) est venu vomir ses bombes au-dessus de mon village, Piedicorte Di Gaggio et plus particulièrement (appréciez la malchance qui me poursuivait !...) sur la maison de ma tante Jeanne. Ma mère et moi étions parties faire une promenade. Ma pauvre tante  demeurée seule a été retrouvée dans un énorme cratère, sous les gravats, grièvement blessée.
Jusqu’à ce jour, je n’avais subi aucune privation. Ce petit laps de temps de bonheur allait s’arrêter là.
Nous n’avions plus rien, ni maison, ni vêtements, ni nourriture. Nous avons été hébergées chez un parent de ma tante. Nous avions eu l’impression d’être sorties d’affaires. Ce n’était qu’une impression, la fatalité nous guettait et nous rattrapa.
Allez savoir pourquoi, nous nous sommes retrouvées, ma mère et moi, notre tante Jeanne étant décédée des suites de ses blessures, seules à l’entrée de Bastia, près de la gare de Lupinu, assises sur une marche d’escalier menant à la rue Sainte Élisabeth où, sans le savoir, j’allais passer quatorze ans dans un orphelinat appelé « Bon Pasteur » ; sans nourriture, sans argent, sans bagages. Comment sommes-nous arrivées dans cette ville éloignée de plusieurs centaines de kilomètres du lieu où nous étions hébergées par des parents ?
Il me semble, mais je n’en suis pas certaine, qu’un avocat habitant au-dessus de cet escalier est descendu nous voir et nous a accompagnées à l’hôpital de Bastia, en tant qu’indigentes. Le seul souvenir que j’ai gardé de cette période c’est celui de mon apprentissage du français. En effet, je ne parlais que le corse.
Puis je me retrouve à la porte de l’orphelinat où seules les grilles se sont imprimées dans ma mémoire. Je suis pourtant demeurée quatorze ans dans cet établissement, de l’âge de sept ans jusqu’à vingt-et-un ans, mais à part quelques bribes de souvenirs, tout s’est effacé. J’ose croire que mon cerveau a voulu mettre en sommeil ces jours, ces mois, ces années de solitude, de crainte, de chagrin. Cet oubli m’a permis de repartir d’un bon pied. Mon seul rêve était de devenir une femme comme les autres, de fonder une famille et d’avoir plusieurs enfants.
A la relecture de ces lignes les sanglots chatouillent ma gorge. « Pleurez un bon coup, vous n’avez pas assez pleuré », m’avait dit un vétérinaire alors qu’il tenait dans ses bras ma petite chienne shetland « Nalla » qui venait d’être euthanasiée. Il avait tellement raison, mais comment avait-il pu le deviner ? Toutes ces larmes retenues durant tant d’années, toujours prêtes à se déverser. Je me souviens d’une seule crise ou plutôt de deux : ce fût lors de l’écoute d’une pièce de théâtre et la première fois que j’entendis du Chopin. Les deux fois je fus traitée de « folle ». Ce ne fut pas la seule fois que l’on me traitât ainsi. J’étais, et je demeure d’une sensibilité maladive, on le serait à moins. Née sans être désirée, dans la misère, laissée pour compte dans un orphelinat durant quatorze ans sans jamais un mot doux, une caresse, encore moins un baiser, une attention, une gentillesse. Tout était rêche et policé autour de moi. Mon seul espoir : grandir très vite et partir.
Ma chance, car heureusement elle s’est enfin manifestée, a été le jour où j’ai rencontré, à 22 ans, l’homme qui allait être mon mari durant quarante deux ans. Il a été mon soutien, mon bonheur. Nous avons eu trois enfants beaux et en bonne santé. Il était mon aîné de 17 ans. En lui j’ai trouvé un père, un ami, un compagnon.
Mais avant lui, alors qu’une fois de plus j’étais moquée, brimée par un groupe de petites merdeuses, j’ai entendu dans mon dos une phrase que je n’allais jamais oublier : « Ne les écoute pas, ce sont toutes des pimbêches ». Pour une fois quelqu’un était de mon côté. Il y a de cela 52 ans mais cette simple phrase m’a bouleversée et accompagnée toute ma vie. De là je suis partie plus forte. A partir de ce moment-là je suis devenue une autre.
« Pourquoi porter ce lourd fardeau. Les autres, tous les autres, ignorent qui je suis. Je suis donc comme les autres. Tous les espoirs me sont permis ».
Je pris des résolutions à première vue loufoques. Il fallait d’abord que j’obtienne un diplôme me permettant de travailler, d’être indépendante, de relever la tête. Et je le fis. Oh ! Mon premier diplôme était bien modeste : un C. A. P. de sténo dactylo qui m’a permis de gagner ma vie durant une quinzaine d’années, tout en élevant mes enfants. Mon mari était invalide de guerre et pouvait assurer leur garde durant mes longues absences. Puis j’ai suivi des cours à la faculté de droit d’Aix en Provence, dans la section formation continue. J’ai présenté mon bac G, passé un B. T. S. de Secrétariat de direction, une licence de lettres modernes, une licence d’économie. Tout en continuant de travailler, mais cette fois-ci en qualité d’enseignante en Économie et Gestion, d’abord dans une école privée de Marseille, puis à l’Education nationale. Et je suis fière de ce parcours, quoi qu’il ne me satisfasse qu’à moitié. J’aurais tellement aimé être pianiste et médecin. Peut-être dans une autre vie.
Je n’ai jamais oublié le jeune homme qui avait prononcé cette phrase bénite, elle a bouleversé ma vie. Faisons attention à la moindre phrase qui pourrait, au contraire, briser un espoir !...
J’ai eu une deuxième chance, celle de retrouver, après le décès de mon mari,  celui que je pourrais appeler « mon bienfaiteur ». Je vis des jours heureux auprès de lui. Que Dieu le bénisse ! Cette simple phrase prononcée dans mon dos va m’accompagner jusqu’à mon dernier jour. Mais assez de pleurnicheries. Je suis une femme gaie, heureuse, il est vrai trop entière, intransigeante, cassante parfois, tendre toujours, dans l’attente d’un baiser, d’un sourire, d’un regard.
Au fait, j’ai laissé en suspens la raison de l’état déplorable de mes mains qui ont gardé en mémoire les maltraitances de onze années de lessives. Imaginez, une petite fille de dix ans, pataugeant dans l’eau glacée d’un lavoir trop haut pour elle, ses aisselles reposant sur la margelle d’une  pierre lisse et superbe. Sur cette pierre des milliers de lessives étaient  passées et l’avaient rendue blanche, très blanche, veinée de noir et gris. Mais la petite fille ne peut en admirer la beauté, elle lave des mouchoirs sales, du linge de corps, des vestes, des chaussettes, des blouses, des serviettes éponges, des draps, des couvertures, des couvre-lit, au nombre de 105 pour chaque pièce.
Je ne suis pas seule dans ce cas, il y a une dizaine de fillettes et de jeunes filles, toutes volontaires, sauf moi. J’étais « punie pour mon indiscipline ». Trop fière, effrontée, trop orgueilleuse disait la religieuse. Punie à longueur d’année de tout, sauf de lessives. Mes mains ont réagi et se sont fripées, pour toujours. Elles sont devenues deux parchemins sur lesquels on peut lire le malheur imprimé à jamais.
Je ne vous ai pas parlé de ma mère dont le destin m’a également marquée au fer rouge. Non seulement par les remarques méchantes de mes compagnes d’infortune mais surtout par celles d’une certaine religieuse qui me prédisait un devenir égal à celui de ma mère : « Vous deviendrez aussi folle qu’elle ». Ce qui lui permettait de dire une telle méchanceté, c’est que ma mère avait, depuis notre séparation,  été enfermée en psychiatrie car elle était incapable de s’assumer seule et que ses parents l’avaient abandonnée.
Comme je vous l’ai dit plus haut, elle avait été atteinte d’une méningite à 18 mois, mais je ne l’appris qu’à l’approche de ma majorité. Une information de la part des miens m’aurait évité cette angoisse qui a écrasé mes jeunes années.
Elle travaillait dans cet hôpital psychiatrique et y est demeurée trente quatre ans ;  personne ne voulant s’en charger. D’autant que les médecins affirmaient que son état pouvait se détériorer à la moindre contrariété. Elle m’adorait et notre séparation l’a beaucoup affectée.
Puis une seule fois de sa vie elle m’a vu pleurer, suite à une malencontreuse réflexion de sa part. A cause de cela, elle a choisi de se laisser mourir de faim.
Dans la vie j’ai deux passions : le piano et la lecture. Faute de n’avoir pu assouvir la première, je me suis nourrie de la deuxième. Aujourd’hui encore je lis goulûment. Je vous laisse partager quelques pages avec moi de mon roman « La Nouvelle Colomba »  et je vous retrouverai, si Dieu le veut, dans quelques jours.

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