Aujourd’hui je vous écris sur un bruit de fond. Le
glas sonne pour une ancienne du village. Chez nous la coutume veut que l’on
assiste aux obsèques qui touchent tous les membres de la communauté. Il ne faut
pas déroger à la règle sous peine de se voir montré du doigt et, surtout, de
risquer partir seul(e) vers le grand voyage.. Et oui, c’est peut-être une
corvée d’assister à tous les enterrements qui frappent la communauté, mais quel
réconfort lorsque la mort toque à notre porte et que l’on se sent soutenu,
réconforté, entouré. Ce doit être affreux d’accompagner un être cher sans soutien
moral ni, parfois, physique.
Ainsi, lors du décès de ma mère je vivais sur le
Continent et me demandais, tandis que l’avion survolait la Méditerranée,
comment j’allais régler tous les détails des obsèques, de la sépulture, de la
messe d’enterrement. Mais ma surprise fut grande d’être prise en charge par des
parents dès ma descente d’avion. Ils m’accompagnèrent tout au long de la
journée jusqu’à l’heure du retour vers Marseille.
Au village de Piedicorte di Gaggio (celui duquel nous étions
parties après le bombardement), où devait avoir lieu la sépulture, la file de
parents, amis, villageois, n’en finissait pas. J’ai été embrassée maintes fois
par des inconnus qui avaient pris la journée pour m’accompagner. Tout avait été
prévu, sauf ma crise de larmes, telle un immense barrage dont les vannes
auraient cédé. Tant d’années sans le moindre retour en arrière et, tout à coup,
l’abandon de mon père, le bombardement, la maison en ruine, la mort de tante
Jeanne, l’abandon de parents qui nous avaient tout d’abord accueillies ma mère
et moi, notre situation désespérée, notre séparation pour toujours et la voilà
là où elle souhaitait reposer, près de sa tante Jeanne. C’était bien la
première fois qu’un de ses vœux était exaucé.
La deuxième fois où j’ai pu apprécier la présence de
parents et amis lors d’un enterrement, ce fut le jour des obsèques de mon mari.
Mais il s’agissait d’une mort calme. Rien à voir avec le défilement dramatique
de ma vie remué par les obsèques de ma mère.
Pourtant sa vie à lui n’a pas été calme, loin de là.
Engagé à 18 ans, dans l’Infanterie de Marine, sa première mission a été l’occupation
de l’Allemagne. Il en a gardé un excellent souvenir, en dehors du froid et de
la neige auxquels il n’était pas habitué.
Dix huit ans d’armée, dont huit en Indochine où il a
été grièvement blessé. Même si cela peut sembler vulgaire, je voudrais dire que
la France n’est pas très reconnaissante. Une retraite d’environ 1000 € pour dix
huit ans de bons et loyaux services dans les colonies, avec en prime la peau percée, les os rompus par
treize balles ; trente six interventions chirurgicales, cinquante ans
médicalisés ; il est vrai qu’il avait une pension d’invalidité, mais il
n’a obtenu la tierce personne qu’en fin de vie, alors qu’il était totalement
dépendant. Bon je préfère m’arrêter là.
Toujours est-il que sa fin a été douce. Dans son lit,
dans les draps brodés par sa mère, propre et fraîchement rasé (barbe et
cheveux), les ongles taillés (pieds et mains), il semblait reposer le sourire
aux lèvres. Comme l’a dit notre médecin traitant : « Je souhaite à
tous mes amis de partir dans les mêmes conditions. »
Lors de son enterrement, tout le village était là et
ceux qui ne pouvaient abandonner leurs obligations sont venus se
recueillir à la maison. Lui qui a bourlingué dans une bonne partie du monde,
qui tant de fois a vu la mort de très près, (on l’avait surnommé ;
« Trompe la Mort »), a connu
la plus douce des morts. Allez ! Laissons de côté ces lugubres
épisodes de la vie.
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