vendredi 9 mai 2014

Un 8 Mai au vert - de la bure à la soie (4)

Un 8 Mai au vert

Une journée où le mot "bonheur" stoppe tout souci pour vous faire vivre en un instant la plénitude de l'éternité. Tout est vert, tout est calme, tout est ensoleillé. Nous sommes pourtant dans une propriété privée de laquelle on pourrait nous chasser d'un moment à l'autre. Mais, chose surprenante, nous y retournons pour la seconde fois et ce n'est qu'au bout de plusieurs heures qu'une angoisse nous impose le départ.
Sans aucun regret nous quittons ces lieux en songeant à la prochaine fois où, toujours sans remord, nous reviendrons nous installer sur cette prairie redevenue sauvage, où nos deux chiens se perdent sous les frondaisons, où nous avons installé nos deux chaises longues contre des figuiers sauvages. Ah ! si j'avais les moyens je me porterai acquéreur de cet éden. Mais qui peut être assez privilégié pour laisser cette terre à l'abandon ? Il faut que je cherche à savoir qui en est l'heureux propriétaire. En attendant, j'espère vous avoir envoyé beaucoup de soleil, de verdure, de silence et...de bonheur. Je vous livre une quatrième partie de mon roman : "De la Bure à la Soie". Masha Casanova Tél. 06 74 49 62 81. Laissez-moi un message et je vous rappellerai.

De la Bure à la soie (4)

- Elle n’a pas eu de chance, murmure Claudia. J’aurais tellement aimé la choyer comme elle l’a fait pour nous.
Le docteur sursaute au son de cette voix qui vient clore ses pensées.
- Qu’a-t-elle voulu dire par : « rentrer chez elle » ? De qui parlait-elle ?
- De ma mère, sa soeur.
- Venez boire ce qui ressemble à un café et racontez-moi.
- Oh c’est une histoire banale ! Ce qui l’est moins c’est la haine que ma mère voue à sa soeur aînée.
- Vous m’intriguez.
« Mon grand-père était parti en Bolivie dans l’espoir d’y faire fortune. Il épousa une française et de ce mariage naquit ma tante Jeanne qui perdit sa mère alors qu’elle n’avait que deux ans. Mon grand-père se remaria avec une bolivienne et ils eurent une seconde fille, ma mère prénommée Dolorès. Il n’oublia jamais sa première femme, Agnès, qu’il adorait. Cet amour rendit ma grand-mère et ma mère si jalouses qu’elles se mirent à haïr la pauvre tante Jeanne.
« Mon grand-père revint en Corse avec ses deux filles, veuf à nouveau et malade. Dans ses bagages il ramenait suffisamment de pierres précieuses pour assurer un avenir confortable à la maisonnée. A sa mort, Dolorès s’accapara la petite fortune et ne laissa à tante Jeanne qu’une vieille maison, celle qui vient d’être détruite par le bombardement, et une vigne.
« Dolorès épousa le maire du village, mon père. Ce n’était pourtant pas elle qu’il aimait. Il adorait tante Jeanne, pas très jolie, avec une tendance à l’embonpoint mais avec un regard si tendre d’un noir profond et un sourire de miel qui la faisait paraître belle.
« Tante Jeanne avait deux prétendants, mon père et un dénommé Julien, homme peu scrupuleux, aimant la gaudriole et l’alcool. Un soir, à la demande de Dolorès, Julien se présente chez tante Jeanne ; tandis qu’elle fait passer mon père devant la vieille maison, juste au moment où le dénommé Julien en sort alors que la nuit tombe. Dépité mon père épouse ma mère, Dolorès. Il est mort sur les champs de bataille et je ne l’ai pas connu.
« Je ressemble beaucoup à tante Jeanne, ce qui m’a valu bien des paroles désobligeantes. Avec le temps, bien au contraire, le caractère de ma mère ne s’arrangea pas.
« Je suis tombée amoureuse d’un jeune homme appelé sous les drapeaux. Lorsque ma mère sut que j’étais enceinte elle me mit à la porte. C’est tante Jeanne qui m’a recueillie et aidé à élever ma fille. Je n’ai que très peu de nouvelles de mon fiancé qui est prisonnier. Laura, ma fille, ne le connaît pas.
« Voilà toute l’histoire, pas de quoi en faire un roman. »
- Vous avez raison, et je crains que vos soucis ne s’arrêtent là. Vous pourrez partir avec votre tante en fin de semaine, mais je ne pense pas qu’elle puisse résister encore longtemps. J’ai d’ailleurs l’impression qu’elle ne le souhaite pas. Elle Présente une infection généralisée. Nous manquons de pénicilline et le pire est à craindre. Il vous faudra être courageuse. Remarquez que l’on voit tous les jours des miracles et votre tante est robuste, elle pourrait bien guérir, à condition que le moral soit bon. Une femme de cette trempe...
Sans un mot, Claudia quitte le jeune médecin. Bouleversée par ce diagnostic, elle ne peut retourner immédiatement près de tante Jeanne.
« Il ne faut rien lui dire. Peut-être que le médecin se trompe. Tante Jeanne est, en effet, très résistante. Et puis le fait de retrouver son village, de rechercher une autre maison, le contact avec sa petite nièce. Peut-être ?... »
Lorsqu’elle retourne dans la chambre elle est étonnée de voir sa tante habillée, assise sur le lit, prête à partir.
- Tantine, tu es bien pressée de rentrer tout à coup. Je croyais que tu n’avais pas hâte de te retrouver chez ta soeur.
- Il y a des moments où il n’est plus utile de réfléchir. Cela te fera moins de frais si nous rentrons avant.
- Avant quoi ?
Mais la tante préfère se taire. Elle veut donner l’impression de ressentir un grand bonheur. Mais peut-être est-elle en effet heureuse d’être en vie et de rentrer.
Le retour est réellement gai pour Claudia. Remplie d’espoir, elle a hâte de revoir sa fille, de retrouver une maison, de reconstruire un nid douillet pour toutes les trois. Et puis, peut-être qu’il reviendra. La guerre est finie ; ce n’est plus qu’une question de semaines.
« Il faut qu’à son retour il nous trouve en parfaite santé dans une maison qui l’attend. Il le faut !... »
Sur le chemin du retour tante Jeanne résiste à la douleur, aux bourrasques du vent, aux cahots de la route qui la font glisser sur son côté douloureux. Claudia la tire pour atténuer les pertes d’équilibre sans se rendre compte qu’elle lui fait subir un véritable calvaire. Mais la tante ne dit rien. Elle retourne au village. Claudia lui a assuré que dès le lendemain elle trouverait un appartement. Et puis elle va revoir sa petite nièce.
Leur arrivée est triomphale. Au  village chacun veut voir la blessée, la saluer, l’embrasser. Aucune question sur les autres. Ils savent déjà. On offre du pain, de la charcuterie, des oeufs, de la farine de châtaigne, du brocciu (fromage corse). C’est la fête.
Si elle l’avait pu, Claudia aurait un peu limité les effusions. La voiture poursuit enfin son chemin et parvient devant la maison rose de la Grand-mère de Laura.
Tout est calme, trop calme. L’ambulancier heurte la porte. Un bruit dans l’escalier. Des pas lents, incroyablement lents. La porte s’ouvre, enfin !
- Vous êtes seule, demande-t-il ? Il va falloir la monter. Je vais chercher de l’aide. Je trouverai bien un homme valide et costaud.
Claudia n’ose poser la question qui la tenaille. Arrivée en haut de l’escalier elle demeure stupéfaite : Laura est là, assise dans le fauteuil réservé à sa grand-mère. Elle joue avec une magnifique poupée en porcelaine. La fillette et sa poupée portent la même robe, sont coiffées à l’identique : un ruban bleu ciel au-dessus d’anglaises fraîchement enroulées et brillantinées. Laura qui ne supporte pas les chaussures arbore une paire de mocassins noirs vernis dans lesquelles sont glissées des chaussettes blanches.
- Tu ne dis pas bonjour ?
- Si bien sûr, bonjour !
- Mais enfin Laura, tu ne viens pas embrasser maman et tante Jeanne ?
- Vous revenez de l’hôpital, mamie m’a dit de ne pas vous embrasser à cause des microbes.
En colère après sa mère, Claudia se jette sur l’enfant, lui arrache la poupée des bras, lui ôte sa nouvelle robe et son ruban.
- Vas mettre la robe que tu avais en arrivant.
- Je l’ai jetée, réplique la grand-mère. Quel exemple tu donnes à ta fille ! C’est comme ça que tu lui apprends la politesse et que tu lui témoignes ton amour ? Cela ne m’étonne pas. Là où vous viviez toutes les deux vous ne pouviez acquérir que des manières de paysannes. C’est bien ce que je pensais. Tu n’es pas capable de t’occuper de cette enfant, elle non plus dit-elle en se tournant vers sa soeur. Il va falloir y remédier.
Entre temps l’ambulancier est revenu avec un brancard de fortune, accompagné de deux hommes. Ils montent péniblement l’escalier très raide, installent tante Jeanne dans une chambre. Ils n’ont rien perdu de la dernière partie de la conversation.
- Voilà, Madame la Mairesse. Votre soeur est installée, mais elle a besoin de beaucoup de repos. Vous ne devriez pas la contrarier ainsi.
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde. En attendant, voilà le prix de la course et du dérangement. Quittez cette maison.
- Volontiers.
- Rhabille-toi Laura, dit la grand-mère, tu vas prendre froid. Cette nuit tu dormiras dans la chambre de mamie. Ta maman dormira avec sa tante.
Claudia est consternée. Elle sait sa mère capable de beaucoup de haine, mais de là à se servir d’une enfant !... Et Laura, pauvre innocente, qu’a-t-elle pu lui dire pour qu’elle en arrive à ne plus embrasser sa maman, elle si tendre, si cajoleuse. Le plus sage est d’attendre le lendemain. Elle doit reprendre sa fille et vite quitter cette maison qui la lui ravit.
« Peut-être a-t-elle raison, songe Claudia, alors qu’allongée près de sa tante, elle n’ose bouger, n’ose dormir. Si elle a raison, cela signifie que Laura sera mieux avec sa grand-mère. Comment m’a-t-elle élevée ? Bien, très bien même, mais sans amour, sans tendresse. C’est auprès de tante Jeanne que j’ai découvert ce qu’est l’amour maternel. Qu’est-ce qui est mieux pour ma fille : de belles robes ou la tendresse d’une mère ? Même si aujourd’hui Laura pense que sa grand-mère a raison, demain, plus tard elle comprendra. Et sur cette pensée, elle s’endort, enfin !

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