De la Bure à la soie (suite 2)
Claudia rebrousse chemin et trouve le sentier barré par des ronces. Elle
tourne à droite, à gauche, vers l’avant, l’arrière ; une barrière a été
dressée, sans qu’elle s’en soit aperçue. Mais alors qu’elle se met
courageusement à dégager un côté, elle entend un grésillement. Des flammes
s’élèvent au-dessus de sa tête. La végétation de cette fin de septembre est
très sèche ; elle s’embrase léchant déjà les vêtements de Claudia.
Derrière le brasier elle aperçoit une ombre qui se démène pour tenter de
l’aider.
La fumée envahit ses poumons. Elle va perdre connaissance, lorsque des
bras, des jambes semblent exécuter la danse du feu. Claudia cesse de se
débattre et se laisse aller ; la pensée de sa fille l’habite encore, mais
l’impuissance dans laquelle elle se trouve lui ôte toute énergie, toute
combativité.
***
Dans le caveau funéraire, lieu des rendez-vous, les hommes de l’équipe
Aurel commencent à s’inquiéter du retard de la jeune femme.
- Nous allons prendre le chemin qu’elle emprunte habituellement, dit Jean.
Si nous ne la voyons pas, je me renseignerai. J’ai des amis dans ce village.
Quelques mètres seulement les séparent des lieux de l’incendie. Ils ne trouvent personne mais constatent que
les cendres sont encore chaudes.
Jean congédie les membres de son équipe en leur fixant un prochain
rendez-vous. Puis il se dirige vers un ami qui depuis plusieurs mois participe
avec eux aux efforts de résistance contre l’occupant italien. Il frappe à
plusieurs reprises au point d’ébranler la pauvre porte de planches disjointes.
En vain !
Il décide de se rendre au Bar du Centre où il espère avoir des
renseignements sur cet incendie si rapidement maîtrisé. Quelques villageois
terminent une partie de cartes.
- Tu te la joues en douce, oh Louis ! Tu crois que je n’ai pas vu
ton manège avec les esbroufes de Paul ?
- Tu es un mauvais joueur. Tu refuses de perdre. Papadio !
- Allez une revanche !
- Je ferme, dit le patron en voyant entrer Jean. Tu veux un dernier verre
l’ami ?
- Volontiers. Je voudrais également te parler. On peut aller dans un coin
plus calme ?
- Ici nous sommes au calme car tous ces rigolos vont rentrer chez eux.
Allez ! Ouste ! Vos femmes doivent s’impatienter.
Une fois les portes fermées, le patron du bar, Sébastianu, se
rapproche de Jean en tenant de sa main droite une bouteille d’eau de vie et de
l’autre deux petits verres à liqueur.
- Juste de quoi nous réchauffer, dit-il en s’installant face à Jean,
baissant ses genoux trop volumineux pour les faire glisser sous la table. Tu
veux quelque chose ?
- As-tu entendu parler de ce drôle d’incendie sur le chemin des Trois
Chèvres ? Il a été allumé comme pour prendre une bête au piège. Nous
sommes arrivés sitôt que nous avons vu les flammes et il était déjà éteint.
- Pôveru di noï. Le feu de la Saint-Michel.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Tu ne connais pas la légende de la bataille de l’ange avec le
démon ? On n’a jamais su lequel des deux a été brûlé. Ce qui est certain
c’est que le lendemain on retrouve toujours le cadavre de celui qui a été la
proie des flammes. Reste ici, on ne sait
jamais !
- Non, il faut que je parte. As-tu déjà été témoin de ce que tu
avances ?
- Oui, et non seulement demain on trouvera un mort mais il faut nous
attendre à une catastrophe. Monsieur le curé nous l’a prédit. Nous n’allons
plus à l’église par peur de l’occupant. Or, tous les Corses savent qu’il n’y a
pas plus superstitieux que l’Italien. Il n’oserait jamais s’attaquer à
l’église. Pôveru di noï.
Jean avale son verre sans rien ajouter, salue son ami, remet
sa casquette, resserre son écharpe autour de son cou trop maigre et repart dans
la nuit. Une angoisse compresse sa poitrine. Ce ne sont pas les prédictions de
Sebastianu qui lui font peur mais l’absence de Claudia. Comment pourrait-il
faire pour se renseigner sans éveiller de soupçons.
***
Voilà ce qui était arrivé :
Alors que Claudia se dirigeait vers le lieu de rendez-vous,
Antoine avait mis son plan à exécution. Tout allait pour le mieux. Il allait
allumer un feu pour prendre au piège la jeune femme et venir à son secours.
Reconnaissante elle ne pourrait que lui accorder, sinon son amour, du moins sa
main.
Ce qui lui arriva alors, il ne pourra jamais le raconter.
***
Jean sait où Claudia habite et ses pas l’y emmènent, bien
malgré lui. Après tout il peut bien demander son chemin ! Il frappe à la
vieille porte de châtaignier, mais ses coups semblent trop doux, leur bruit
demeure insignifiant. Il tente de frapper plus fort, toujours pas de réponse.
Si Claudia était là elle entendrait, pense-t-il. Pourtant la porte s’ouvre tout
doucement et Jean doit baisser la tête pour voir l’enfant.
- Tu es seule ?
- Non, je suis avec ma grand-tante.
- Et ta maman, elle n’est pas là ?
- Non, je l’attends parce qu’elle n’a pas dit bonsoir.
- Bon, ne t’inquiète pas, elle ne va pas tarder. Tu me reconnais ?
- Oui, tu es Monsieur le Loup qui donne des pantalons pour les pauvres.
- Qu’est-ce que c’est ? Dit une voix venant de l’étage. Claudia,
c’est toi ? Où est-ce que tu étais ?
- Ce n’est pas votre nièce, Madame. Je peux vous parler ?
- Entrez, j’arrive.
Jean n’ose s’asseoir en attendant tante Jeanne qui ne tarde
pas à descendre, faisant craquer les marches de bois de son pas pesant. Elle a
simplement jeté un châle sur ses épaules. Son chignon est défait et elle semble
s’excuser en suivant le regard de l’homme.
- Je suis inquiète, dit-elle brutalement. Mais asseyez-vous. Qu’est-ce
que vous lui voulez à ma nièce ?
- Ecoutez, Madame, je pense que votre nièce ne vous a rien révélé ;
aussi je préfère demeurer discret. Elle devait m’apporter un papier que lui a
remis un employé de la mairie et, comme c’est important pour moi, j’ai pensé
qu’elle avait oublié de me le remettre. Je souhaitais le récupérer.
- Je ne suis effectivement au courant de rien. Mais voulez-vous boire
quelque chose en l’attendant ?
- Oui, si vous aviez un peu de lait de chèvre j’en serais ravi car je
n’ai rien mangé depuis hier.
Tante Jeanne lui propose une omelette que Jean refuse. Sitôt
bu son lait brûlant, il s’en va, non sans avoir caressé les cheveux de Laura
qui, assise sur une marche, n’a rien perdu de la conversation.
Jean fait le tour de la maison, descend jusqu’aux ruines du
couvent, remonte continue de chercher, mais ne trouve nulle trace de Claudia.
Lui vient à l’esprit qu’elle a peut-être été arrêtée par les Italiens qui
détiennent les pouvoirs militaires, politiques et judiciaires de l’île. Depuis
le temps qu’ils en rêvaient, la guerre leur en offre l’opportunité, avec la
bénédiction de l’armée allemande et du Vatican.
En ce moment ce n’est pas la résistance qui occupe ses
pensées, mais le sort de cette jeune maman qui lui avait fait confiance.
En passant près d’une grotte il entend une légère plainte. Il
s’approche à tâtons, se glisse à l’intérieur et devine une silhouette allongée.
A l’aide de la flamme de son briquet il reconnaît Claudia. Elle a le visage en
sang, les cheveux à demi calcinés, les vêtements déchirés et brûlés. Elle est
évanouie. Jean la soulève et l’emporte. Il voudrait la cacher mais songe
qu’elle sera plus en sécurité chez sa tante.
La vieille femme ne fait aucun commentaire lorsque, pour la
deuxième fois dans la soirée, il frappe à la porte. Elle débarrasse la table
sur laquelle Jean dépose Claudia toujours inanimée. Elle lui fait avaler un peu
d’eau de vie qui la rétablit aussitôt.
- Je ne veux rien savoir lui dit tante Jeanne ; à ton âge j’aurais
agi comme toi.
Jean ne dit rien, reprend Claudia dans ses bras et la monte à
l’étage, précédé par la tante qui le guide. Laura dort profondément.
- Je m’occupe d’elle, dit tante Jeanne. Ne repartez pas dans la nuit.
Vous pouvez vous reposer sur mon lit, moi je n’ai plus sommeil.
Jean se jette tout habillé sur le lit et s’endort immédiatement.
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